La Salle des Ventes, le temps d’une famille

Be Vinsign : Nadia et Jean-Daniel, merci de me recevoir dans un nouveau contexte  ! D’habitude je viens pour repérer des meubles et aujourd’hui je suis derrière sur mon carnet avec un stylo à la main.
(Ce qui ne change pas, c’est que je vais les écouter et j’adore ça !! Cela fait presque deux ans que nous collaborons et je viens toujours avec le même plaisir apprendre des conseils ou des anecdotes 🙂

Alors pouvez vous vous présenter brièvement ? 

On commence par toi Nadia ? 

Nadia : Oui merci 🙂 Nadia, 46 ans, et presque le même âge d’expérience ! Je suis née dans les brocantes, mon père était plus dans les salons et foires et ma mère avait une boutique de meubles et décoration aux Paquis pour commencer car c’était le quartier des antiquaires puis aux Eaux Vives. J’ai travaillé avec mes parents toute mon enfance avant de faire des études universitaires, d’abord en droit puis en lettres, spécialité époque médiévale. Quand nous sommes enfants d’immigrés, les parents nous poussent très souvent à faire des études, universitaires de surcroit. Surtout la première génération ! Cela pousse à l’intégration. Mes parents sont nés en Italie et ont fuit leur pays de l’après-guerre, la pauvreté. Maman s’est installée comme gouvernante et papa, soudeur de formation, travaillait dans la métallurgie. Mais très vite il s’est installé à son compte, vendant des objets qu’il réparait et a demandé à maman de s’occuper du magasin et depuis, tous les deux ont construit chacun leur magasin et y ont fait carrière. J’ai donc eu mon diplôme mais la passion des antiquités et l’habitude de travailler en famille m’a fait reprendre du métier ! Après la naissance de mon premier fils j’ai ainsi travaillé à mi-temps puis repris petit à petit ! Papa s’étant spécialisé dans l’achat des meubles, je me suis donc occupée de la boutique ! 

Et toi Jean-Daniel, quel est ton parcours ? 

Alors pour moi c’est très simple, j’ai 33 ans et après un apprentissage en vente, j’ai rejoint directement le métier. Je préfère enrichir ma famille qu’un patron. Je me suis formé aux côtés de mon père. Moi je suis plus le côté technique, ma passion c’est de restaurer et fabriquer les meubles ! 

   

BV : Vous rappelez vous de votre plus belle vente ? Pas forcément monétaire mais celle qui vous a le plus marquée ? 

J-D : Alors là c’est Nadia qui va te répondre ! 

Nadia : Oh oui ! C’etait une chope ostro-hongroise du XVII eme siècle. Très travaillée avec des personnages qui l’ornaient et tout en vermeille a l’intérieur, elle était incroyable ! J’étais jeune et c’est papa qui l’a vendue mais je m’en souviens tellement ! Elle a été vendue après chez Christies ! Ah non, encore mieux , une paire de pistolets que l’on a vendue à Johnny Hallyday  ! A cette époque c’était papa qui travaillait, il achetait des meubles (lui sa passion c’est acheter…) et quand il allait chez ses clients, il y passait du temps ! On a toujours privilégié les rapports avec nos clients et fournisseurs, qu’ils soient inconnus ou sur le devant de la scène, comme M. Charles Aznavour et ce n’était pas rare que les affaires, même avec ceux les plus connus, se terminent par un bon dîner ! D’ailleurs un de nos plus fidèle clients disait toujours : « je pourrais vous inviter au restaurant mais votre femme fait tellement bien la cuisine ! » et la soirée se transformait en contes, il nous racontait des anecdotes, toujours plus folles et nous avec mon petit frère on adorait l’écouter, je crois qu’elles font partie de nos plus beaux souvenirs. C’était l’école de la vie ! D’ailleurs je m’ennuyais beaucoup à l’école, surtout le lundi après les weekend que l’on passait, pas besoin de télévision chez nous ! 

C’est ce qui nous donne une autre dimension. La relation entre l’antiquaire et ses clients lui donne une affinité particulière. A l’époque il y avait moins de certificats et plus de confiance. Bien sûr qu’il y avait des arnaques, mais cette relation n’existe plus aujourd’hui ou du moins elle s’est altérée au profit de la rentabilité et de cette « efficacité » et dans efficacité j’entends « rapidité » dans les affaires. 

BV : Que préférez-vous dans votre travail ? 

Nadia : C’est justement le contact avec le client. J’ai tout appris avec mon père depuis mon enfance et j’aime partager ma passion avec les clients qui sont le plus souvent demandeurs de l’histoire de nos meubles !  

Chez nous les clients prennent leur temps. 

J-D :  « ce qui m’intéresse le plus n’est pas posséder mais le savoir-faire », je ne suis pas du tout matérialiste, ce que j’aime c’est restaurer les meubles et leur donner une seconde vie. 

BV : Nadia la littéraire et Jean-Daniel le pragmatique, votre papa l’acheteur, vous ne pouviez être plus complémentaires 🙂 

      

BV : Auriez vous quelques conseils pour bien chiner ? 

J-D : Avoir l’œil. Et l’œil rapporte à la connaissance. Il faut prendre le temps de se renseigner, de regarder et observer les moindres détails, être partout et seul le temps apporte cette connaissance. Si internet prend moins de temps aujourd’hui pour les recherches, rien ne vaut le rapport de confiance avec l’antiquaire. Fiez vous a sa réputation et dans notre milieu, une réputation est une réelle donnée de conformité. 

BV : Comment vous faites pour déceler les pièces contre-faites ? 

 

 

J-D : Toujours très difficile. Même pour nous ! Ce qu’il faut avoir, c’est un modèle de base pour s’y réfère et une bonne loupe.
Après, il y a des astuces à connaitre : par exemple, un meuble ancien n’a jamais d’arrête tranchante. Tout était poncé. Ou bien, au contraire, un vase Émile Gallé a les motifs tranchants.
Dans les ventes aux enchères, un meuble du XVIIIème siècle est considéré comme authentique lorsqu’il a moins de 10% de pièces non authentiques. 

Mais pour faire plus simple, référez-vous aux experts : Un expert du meuble est un ébéniste, un expert des tableaux est un peintre. Si on sait le faire, on peut reconnaitre les vrais des faux. Il y a d’ailleurs un livre fabuleux qui a été écrit au début du XXème siècle par le spécialiste des faux meubles anciens : André Mailfert, Au pays des antiquaires. (Ce livre est d’ailleurs vraiment passionnant, écrit par le plus talentueux des contre-faiseurs, passionné par son métier et le travail bien fait). 

 

 

BV : Jean-Daniel : quel est ton style ? Si tu en as un 🙂

J-D : Directoire ! J’adore cette période, le côté épuré et élégant, c’est simple et chic. On est dans la période où le faste est fini, la royauté a rendu les armes, la décoration cache ses exubérances. 

BV : Et toi Nadia ? 

Nadia : Moi ce que je préfère, c’est le mélange des genres dans une jolie harmonie. Je marche toujours au coup de coeur, ça peut être un vase chinois puis un meuble vintage avec un bibliothèque classique, le tout animé par des tapis persans. Et ça change, très souvent ! 

         

BV : Parlons un peu business, comment voyez-vous les changements ces dernières années ? 

Nadia : Très grosse baisse des prix et la mode est vraiment venue inspiré la déco. La fashion mode. Le seconde main est d’ailleurs revenue sur le devant de la scène et c’est tant mieux. 

BV : Oui, d’ailleurs niveau écologie, vous êtes en plein de dedans ! 

Nadia : Oui, comme on dit, on sauve les meubles, au sens propre du terme. Beaucoup iraient à la poubelle, alors que mis dans une décoration plus moderne, ils révèlent leur beauté. Limite on peut qualifier notre métier de «  bien d’utilité publique » !

(et ce n’est pas chez Be Vinsign que l’on dira le contraire… 🙂 Voici nos dernières petites acquisitions mises dans un nouveau contexte :